Propos recueillis par Barbara Witkowska
Face à l'explosion des dépressions, il est urgent de remettre à plat les modes de pensée en vigueur et d'en inventer d'autres. Les psychothérapies nouvelles, dites de troisième génération, s'y emploient. Elles sont fondées sur l'acceptation des émotions, la méditation et la pleine conscience. Rencontre avec le Dr Yasmine Liénard, psychiatre française et auteure de Pour une sagesse moderne (éditions Odile Jacob).
Le Vif/L'Express : Comment définissez-vous la dépression ?
Yasmine Liénard : Dans la classification classique des maladies mentales, la dépression est désignée par un « code » DSM 4. Elle englobe cinq parmi neuf symptômes qui doivent être présents depuis au moins quinze jours : tristesse, perte de plaisir, troubles d'appétit, fatigue, diminution d'intérêt pour le monde environnant, agitation ou ralentissement moteur, culpabilité, problème de concentration et pensées morbides. Ce sont des critères officiels justifiant une prise en charge. Dans la dépression, il y a aussi le problème de rechutes. Quand une personne fait une dépression, elle a 50 % de chance d'en faire une deuxième et 80 % de chance d'en faire une troisième. Donc, la dépression n'est quasiment pas guérissable car, dès le premier épisode, une « empreinte est laissée ». La cause de la dépression est, selon les théories psychologiques, depuis la psychanalyse, soit biologique, soit génétique.
Les psychologues américains ont fourni de nouvelles pistes. Lesquelles ?
Dans les années 1990, une nouvelle hypothèse, psychologique, inspirée par les travaux en science cognitive, a été développée par des psychologues américains, tels Steven Hayes, Zindel Segal ou Marsha Linehan. Leur travail s'est focalisé sur le « noyau » de pensée d'un déprimé. Ils sont arrivés à la conclusion suivante : la dépression, ce qui fait déprimer, vient de ce qu'on se raconte dans la tête. Un déprimé rumine, il se tricote des pensées qui entretiennent des émotions négatives et le font souffrir. Il va en rajouter par des pensées autodestructrices et inutiles comme : « C'est affreux » ou « C'est horrible ». La non-acceptation de la souffrance crée de la souffrance. Autrement dit, quand quelqu'un se sent triste et souffre et quand il essaie à tout prix de sortir de cette souffrance, il va entraîner une lutte qui va générer davantage de souffrance. Les pensées autodestructrices sont sans rapport avec la réalité. Plus on se fait son « cinéma » dans la tête, un cinéma faux et déconnecté du réel, plus on génère de la peur, du stress et de l'anxiété. Or on peut se sentir mieux, en agissant sur son esprit et non sur son environnement. Bouddha, le premier, a démontré le rôle des pensées dans la souffrance et les bénéfices de la méditation pour mettre à distance les phénomènes mentaux.
Ce constat a bouleversé toutes les catégories diagnostiques...
Oui. Et il a donné naissance à une troisième vague de thérapies cognitives et comportementales, dites « émotionnelles ». Arrivées en France, et aussi en Belgique, vers 2006, elles ouvrent la porte au traitement de tous les troubles mentaux, la dépression, mais aussi l'anxiété, les phobies, les troubles du comportement alimentaire, l'alcoolisme, etc. Le coeur de ce protocole consiste à apprendre aux sujets à accepter leurs états émotionnels, même douloureux, et à ne pas chercher à fuir leur vulnérabilité. Autrement dit, nous souffrons parce que nous ne voulons pas souffrir. Selon moi, nous sommes dans une véritable révolution psychiatrique.
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